Enfants des gares et de la rue
Vous vous promenez dans une gare en Inde. Vous y voyez, tant est que vous preniez un peu de temps et laissiez vos yeux se balader le long des quais, des enfants, par petits groupes, en majorité des garçons, mais aussi quelques filles, qui se chamaillent et se bagarrent parfois. Les plus jeunes ont à peine 5 ans; ils pleurent et ils rient; ils s'approchent de vous et quémandent quelques roupies ou alors le nécessaire d'un repas, pour eux-mêmes et leurs frères et sœurs qu'ils tiennent parfois dans les bras. Certains d'entre eux ont leur famille aux alentours, d'autres l'ont quittée; d'autres enfin ont été chassés par leurs parents.

Pour commencer sur ce sujet, je proposerai un texte d’Alain Joly, que je reprends de sa « page perso » via son site web - www.alainjoly.pagesperso-orange.fr -. Il dépeint le cadre affectif et émotionnel que m'inspirent les nombreuses rencontres vécues avec les enfants des gares indiennes de Calcutta, de Mumbai, de Delhi ou de Gaya. C’est dans ces stations ferroviaires que je m'arrête le plus souvent pour aller visiter les projets « Ecoles de la Terre ». C'est dans l'une de ces gares que je souhaite, dès que possible, y ajouter une action de soutien à l'enfance négligée !
Alain Joly écrit ceci : « La richesse de l’inde n’est pas celle qu’empilent les nababs dans le secret des palais. Elle ne découle pas de quelque manne boursière, ou de juteux capitaux. Elle s’écoule en flot continu dans les jeux et les rires des enfants, dans leur énergie débridée et leur insatiable curiosité, par le trou de leurs rêves brisés, leurs petites intelligences minées ».
J'ai rencontré les enfants des gares, un peu partout en Inde. À chaque fois, c’est un miroir du monde qui me revient, en pleine face, comme une interrogation sur ma propre façon de ressentir le monde, évaluer ma bonne conscience, pressentir mon degré d’hypocrisie ou de sincérité. C’est le jeu de la peur cachée et de l’espérance craintive qui se joue sur un quai, à la vue de quelques mioches aux airs décidés, conquérants, la plupart du temps souriants, tellement attachants. Depuis des années, combien d’enfants n’ai-je pas rencontrés sur ces plates-formes de misère, où l'omnisciente populace dont je fais partie, qui va, qui vient, n’a de cesse que vivre ces moments de brusques passages, présences obligées sur ces allées grises, envahies d’enfants broyés par la vie !

Je vous parle, à titre d'exemple vécu, de mes premiers débarquements en gare de Gaya, cette ville du Bihar, où non loin de là, "Ecoles de la Terre" soutient, dans le district du même nom, quelques milliers d'enfants en panne d'éducation. J’y ai mis les pieds, pour la première fois, à fin décembre 1997. Mes premiers regards intenses, jetés sur cette antichambre de la pauvreté extrême, ne me quittent jamais. Les quais sont peuplés de gens qui poireautent et endurent les longues attentes des départs.
Au fil de mes arrivées, j'ai compris que nombre d’entre eux étaient là pour attendre le lever du jour. La gare est leur demeure, quand bien même l’autorité policière les poursuit afin qu’ils quittent le ghetto de leurs nuits, une planque qu’ils ont choisie de courtiser, faute de mieux. Parmi la foule, il y a ces enfants qui se sont enfuis de chez eux. Abandonnés ou chassés, je peux sentir dans leurs yeux leur propre histoire, celles qui bouleversent et celles qui me choquent le plus souvent.
Aujourd'hui encore, je ne sais par quel bout commencer pour les soutenir ! Des organisations humanitaires se sont investies pour aider ces enfants, honneur à elles. D'autres le feront encore; pourquoi pas "Ecoles de la Terre". D'aucuns se demanderont comment déployer une aide organisée et efficace, afin d'éradiquer cette ignoble misère, cette sournoise imposture de la vie ! Au juste, combien d'enfants vivent dans les gares indiennes ? combien ailleurs, en Asie, de par le monde ? Combien d'entre eux sont orphelins, fugueurs, abandonnés ?

De "Salaam Bombay" à "Slumdog Millionaire", deux poignants films qui narrent des morceaux de vie d'enfants des gares et de la rue, je ne vois que richesse et misère qui se côtoient allègrement, comme pour mystifier l'abime qui sépare "abondance" et "dénuement" ! Qu'y a-t-il de commun entre un tsunami, un tremblement de terre, une foudroyante famine qui massacrent des enfants et une longue traversée de vie qui tenaille et perfore la destinée d'une foule d'entre eux, sur une plate-forme de lancinante misère ? Peu de choses et beaucoup à la fois ! Les cataclysmes transpercent leur vie et les précipitent dans la mort en un rien de temps. Le dénuement hante leur vie sur les quais de gare, dans des coins de rue et les anéantit à petit feu.
Martial Salamolard, le 18 décembre 2011





